Témoignage

Bagnolet – Florent Le Reste :  « Sans le hip-hop, ça aurait mal fini »

Florent Le Reste © MC/93infos
Florent Le Reste © MC/93infos

Florent Le Reste a grandi à Bagnolet. Brun aux yeux bleus, c’était le seul blanc bec de la cité. Une cité dans laquelle il a enchaîné les conneries étant adolescent. Il les a compilées dans son autobiographie. Homeboy, c’est son titre, raconte la vie de jeunes désœuvrés jusqu’à la découverte du hip-hop. Aujourd’hui, Florent, 36 ans, vit toujours à Bagnolet et travaille à la direction des programmes de France Télévision. Interview.



93infos : Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ton autobiographie ?

Florent Le Reste : Je ne lis pas. J’ai dû lire deux livres à tout casser dans ma vie. Homeboy, je l’ai écrit dans le métro, pour passer le temps. Je notais mes souvenirs sur des calepins. C’est ce qui a donné du rythme au texte : je sortais du métro, je m’arrêtais, je reprenais le lendemain… En tout, j’ai mis trois mois à l’écrire. Puis j’ai tout retranscrit sur ordinateur. Comme je suis très mauvais en français et en langue, j’ai demandé à une amie de corriger les fautes. Elle m’a dit : « T’es con, tu devrais le sortir ! » . Mais je n’ai aucune connaissance de ce milieu là. J’ai quand même envoyé quelques manuscrits. Quinze jours après, Michalon me rappelait. J’étais en Argentine. Quand je suis revenu, on s’est rencontré. Ça s’est fait comme ça, ce n’était pas calculé. Je suis même surpris d’en être arrivé là. Finalement, maintenant, ça me manque. Depuis, j’ai écrit deux autres livres.

93infos : On a l’impression que l’autorité était absente de ta vie quand tu étais adolescent.

Florent Le Reste : Oui, le thème central du livre, c’est l’abandon. L’abandon d’une certaine population par les politiques en place. On était des petits zonards. Tu sais pas quoi faire, alors tu fais n’importe quoi. Je me suis fait virer de pas mal de collèges. Nos parents étaient occupés à faire autre chose : soit ils étaient au travail, soit ils étaient alcooliques ou dans la toxicomanie. On avait très peu de présence autour de nous. Toutes les personnes qui auraient dû nous cadrer étaient démissionnaires. On n’avait pas une enfance classique.

93infos : Comment a été perçu ton bouquin par ton entourage ?

Florent Le Reste : Ça dépend d’où on vient. Il a été jugé choquant ou drôle suivant le milieu social. Des fois tu te demandes si c’est vrai, si ce n’est pas un peu exagéré. Moi j’ai bien rigolé, malheureusement, il ne reste pas beaucoup de rescapés de ces années là. Certains de mes potes y sont restés. Des vies en voies de garage…

93infos : Souvent à la fin de paragraphes, tu cites des chanteurs ou des auteurs.

Florent Le Reste : Ça donne une sorte de bande originale du livre. Quand j’écrivais, j’avais certaines paroles en tête. C’est aussi une manière de dédicacer mon livre à ces artistes là que je respecte. A la fin, il y a une petite sélection d’albums.

93infos : En ce moment tu écoutes quoi ?

Florent Le Reste : Ali et le morceau Positive énergie. J’étais au showcase lundi dernier. C’est un morceau qui veut tout dire.

« Quand tu pars d’où je pars, tout est beaucoup plus difficile. »



93infos : Tu parles beaucoup de la culture hip-hop dans ton livre et à quel point ça a changé ta vie.

Florent Le Reste : Sans le hip-hop, ça aurait mal fini, c’est évident. Le hip-hop nous adonné une vision positive de la vie. Il a fallu que ce soit cette contre-culture qui nous fasse voir la vie autrement, parce que les adultes n’avaient pas su le faire avant. Ça a été l’élément déclencheur qui fait que je suis allé voir ailleurs. Cet été, je suis allé aux USA. J’ai été à la Zulu Nation dans le Bronx. Je me suis retrouvé avec Africa Bambaataa. Qui l’eut cru ?

93infos : Dans les dernières pages, on sent que tu as peur d’une certaine récupération de la culture hip-hop…

Florent Le Reste : Oui. Le hip-hop est assimilé au rap alors que ce qui m’intéresse c’est la culture au sens large. Avec l’exposition de graff au Grand Palais, on rentre dans la récupération. Les gens qui ne sont pas issus du milieu essaient de mettre la main dessus. J’espère qu’on n’aura pas les mêmes dérives que dans le rap, qu’on ne se retrouvera pas avec des égos surdimensionnés. Maintenant le rap, c’est vu comme un moyen de s’en sortir. Sauf que dans la réalité, c’est plus compliqué que ça. Des rappeurs il y en a dans toutes les cages d’escalier, en Seine-Saint-Denis. Il faut que ça reste une passion, pas une orientation scolaire, sinon ça finit mal.

93infos : A titre personnel, tu as essayé le graff ou la danse hip-hop ?

Florent Le Reste : J’ai touché à tout à part le rap. Je suis plus proche des Djs. Sans Daniel (Dee Nasty), on ne serait rien. Tout ceux qui sont issus de cette industrie devraient le remercier, mais personne ne le fait. Des mecs comme lui, je n’en connais pas deux.

93infos : Le titre de ton livre, Homeboy, est sous-titré « du quartier au hip-hop » . On aurait pu écrire du quartier à France Television puisque c’est là que tu travailles. Quel a été ton parcours ?

Florent Le Reste : J’ai eu un BAC G tant décrié par Michel Sardou. C’était un passeport obligatoire pour l’université. Puis je suis allé à Paris VIII à Saint-Denis, car cette fac représentait beaucoup au niveau de l’idéologie et de l’histoire, tout ce qui avait pu se passer là-bas… J’ai obtenu le DEUG puis une licence Etudes cinématographiques et audiovisuelles (ECAV). Après j’ai intégré un BTS spécialisé son/régie/lumière/plateau au Centre de formation des techniciens du spectacle (CFPTS) de Bagnolet sur concours. C’était axé sur le spectacle vivant. Après j’ai travaillé chez Garance Prod. Puis toujours sur concours, j’ai fait l’Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA). C’est une école privée qui coûte très cher, mais comme j’avais réussi le concours, tout était pris en charge. J’étais en classe libre et j’ai obtenu une maîtrise de direction/production. En parallèle, j’ai enchaîné les stages, les CDD, j’ai été intermittent du spectacle. Depuis trois ans seulement, je suis en CDI chez France Télévision. Quand tu pars d’où je pars, tu as dix ans de retard. Tout est beaucoup plus difficile. Quand je disais que je voulais travailler dans l’audiovisuel, les profs me voyaient plutôt tourneur-fraiseur.

93infos : Tu peux nous en dire un peu plus sur ton métier ?

Florent Le Reste : Je travaille à la direction de France Television . Je m’occupe de tout ce qui est interactivité des programmes. C’est l’avenir de la télévision. C’est toute la partie stratégie : comment intercaler ces nouveaux médias et cette nouvelle vision de consommer la télévision au sein des chaînes du groupe France Télévision.



Florent travaille en ce moment à l’organisation d’une exposition photo sur la culture hip-hop. Il a aussi dans ses cartons un projet de documentaire, toujours sur le même thème. Il nous en parle de vive voix. Écouter l’extrait audio.





Homeboy, du quartier au hip-hop

couverture livre homeboy
couverture livre homeboy

L’autobiographie de Florent Le Reste fait 284 pages. Le récit est cash, sans fioriture. Il raconte son enfance, comment grandir dans des cités abandonnées de tous, ses années collèges puis la découverte du hip-hop. La peur aussi de voir cette culture lui échapper et devenir mainstream. A travers ce récit, c’est aussi l’histoire d’un gamin perdu qui trouve sa voie et construit sa réussite, grâce au hip-hop. Et même s’il a un CDI en poche dans une grande entreprise, Florent n’oublie pas d’où il vient… Sur la quatrième de couverture, on trouve deux images. « Ce sont des logos historiques représentatifs d’une époque : Fuck da police et Fuck da RATP. Je supporte toujours ses mouvements. » Tout est dit.


Homeboy, du quartier au hip-hop, de Florent Le Reste aux Editions Michalon, 17 euros
En librairie le 10 février




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